Les « inséparables » de la RATP ou l’art de communiquer sur le transport en oubliant de séduire les usagers …

6/6/2014
Les auteurs de cet article
Nicolas Louvet
Fondateur et Directeur

Lancée en 2011 par la RATP, la campagne de sensibilisation « Restons civils sur toute la ligne » met en scène des humains à tête animale faisant preuve d’incivilité durant leurs déplacements au sein du réseau de transports en commun de la RATP. La cinquième édition de cette campagne vient de prendre place sur les espaces d’affichage et le « bestiaire des incivils » continue de s’enrichir.L’utilisation du zoomorphisme permet d’attribuer aux humains des caractéristiques animales. Chacun des « zoomorphes » est mis en scène dans l’accomplissement de l’incivilité que symbolise l’animal. Ainsi, l’homme-buffle pousse pour entrer dans le métro, l’homme-phacochère mange salement, la femme-poule parle trop fort au téléphone, etc. Chaque déclinaison met aussi en avant les réactions indignées des personnes indisposées par ces comportements. Elle est également accompagnée de sa paire de rimes dans le style de la Fontaine, inspiration revendiquée des auteurs de la campagne. On peut ainsi lire sur l’une des affiches : « bloquer deux portes au départ met tous les voyageurs en retard ».Au-delà de la dimension moralisante, voire stéréotypée (les hommes d’affaire sont des buffles, les jeunes crachent comme des lamas et sont paresseux, les femmes parlent trop fort au téléphone) de la campagne RATP, déjà débattue par la presse, cette campagne donne a réfléchir sur la manière dont la compagnie envisage le temps passé dans les transports en commun.

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Source photo : RATP, 2013

L’une des affiches a particulièrement retenu notre attention. Elle fait partie des visuels de la saison 3 de la campagne de communication "Restons civils sur toute la ligne". Elle met en scène deux « zoomorphes » à tête d’inséparables. On les voit se tenir côte à côte, dans une posture attendrie, sur un escalier mécanique, au grand désarroi d’usagers qui se voient ralentis dans leur déplacement par cette « incivilité ». Selon la RATP, cette affiche symbolise « la nécessité de tenir sa droite dans les escaliers mécaniques pour fluidifier les déplacements ». Ce qui peut surprendre, c’est qu’une des manières les plus basiques de s’approprier son temps de déplacement, à savoir être ensemble, soit considérée comme une incivilité et dénoncée au profit du flux. Alors que l’appropriation des temps de déplacement fait, à juste titre, l’objet d’une attention croissante de la part des acteurs de la mobilité, on peut s’inquiéter de l’orientation choisie. Il est, certes, communément admis que les transports en commun franciliens sont largement saturés. Certes, s’approprier son temps de déplacement est difficile quand le taux de remplissage des rames ne permet souvent pas de sortir un livre.Cependant, en donnant la priorité au flux, la RATP réalise de fait un arbitrage au détriment d’une logique de convivialité, de plaisir, et au final au détriment d’une logique de séduction qui s’avère centrale pour susciter les changements de pratiques de mobilité[1].Appropriation du temps de transport et fluidité du flux peuvent-elles s’avérer antinomiques ? La question mérite d’être clairement posée. En guise de conclusion, et pour nourrir la réflexion, citons quelques exemples de collectivités qui ont pris le parti de mettre en avant un imaginaire de la séduction comme argument de promotion des transports. Prague s’est ainsi offert l’an passé une belle vague de médiatisation en proposant dans chaque rame de métro un « wagon de communication », destiné notamment à favoriser les rencontres entre célibataires[2] ; le Grand Lyon, quant à lui, affirme avec malice que les covoitureurs sont des gens qui « préfèrent le faire à plusieurs »…

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Source photo : Grand Lyon

Source photo:Misun Song

[1]6t-Bureau de recherche, Les usages de la mobilité, Pour une ingénierie des modes de vie, Ed. Loco, 168 pages, 2013.

[2] Voir entre autres cet article du Parisien : http://www.leparisien.fr/laparisienne/societe/prague-des-metros-reserves-aux-celibataires-21-05-2013-2822165.php. Cependant, en l’absence d’animation, l’initiative est un échec : occasion s’il en était de rappeler que les relations entre passagers ne se décrètent pas… (voir http://radio.cz/fr/rubrique/faits/dans-le-metro-pragois-le-wagon-rencontre-rate-le-coche)